Journal des Psychologues - n°133 - Janvier 1996

Journal_Psychologues_137_Jan1996Analyse bioénergétique : le corps pour le dire

Au milieu des années soixante ce qu'on a désigné comme "les nouvelles thérapies" arrivent en France. Ce sont des écoles dont le champ de thérapie inclut le corps, la plupart cherchant à le libérer des émotions refoulées. On a beaucoup glosé sur ces pratiques. Souvent prises en dérision, où l'on criait, s'embrassait, se massait... Et pourtant c'était un formidable laboratoire d'idées dans la mouvance de la libération des esprits et des corps.

Depuis, certaines de ces thérapies ont droit à reconnaissance, se sont constitué en sociétés, avec des formations longues et sérieusement menées, ne donnant droit à une pratique qu'après un cursus de quelques années et des supervisions. L'une de ces écoles se réclame d'une théorie et d'une pratique bien définies : l'analyse bioénergétique en s'appuyant sur une lecture du corps et une analyse caractérielle, dont le chef de file est Alexandre Lowen, analysé par W.Reich, et John Pierrakos, moins connu en France. En partant de I' hypothèse que le corps garde trace de toutes les émotions et traumatismes auxquels la personne a dû s'affronter, on dirige sa pratique vers l'expression par le corps réel même de la rage et des douleurs engrammées, afin de restituer un continuum psyché soma. On identifié ensuite par la parole ses souvenirs enfouis dans son corps. On pourrait dire qu'on provoque par des exercices une crise libératrice, on met tout en œuvre pour faire émerger les anciens affects.

En France c'est la Société Française d'Analyse Bioénergétique (SFABE) qui regroupe une bonne partie des thérapeutes bioénergéticiens, société qui, chaque année organise des journées d'étude. Cet automne les bioénergéticiens se sont réunis autour du thème "Corps, symptôme et processus thérapeutique".

L'intervention de Max Pages sur "Travail émotionnel et travail analytique dans une démarche complexe en psychothérapie" a souligné l'importance de l'analyse dialectique pour articuler, mettre en relation, différentes écoles de pensée. Il a plaidé en fait pour une authentique confrontation interdisciplinaire car l'objet de recherche en psychothérapie est aussi un objet complexe ce qui ne peut conduire qu'à des pratiques complexes.
La deuxième intervention "extérieur » a été celle de Suzanne Robert Ouvray qui a développé, à partir de ses travaux sur la psychomotricité, toute une réflexion sur "représentations de soi et polarités toniques". En passant en revue les niveaux s'articulant les uns aux autres du développement de l'enfant dès la naissance, elle a démontré que ce sont parallèlement les représentations du soi qui se construisent, représentations subordonnées aux stimulations internes et externes intervenant dans la vie consciente et inconsciente et qui varient d'un moment à un autre.

L'ouverture d'esprit des thérapeutes bioénergéticiens s'est fait entendre dans les communications du canadien Denis Royer et Guy Tonella.
Le premier (Denis Royer) en exposant l'histoire d'un client à long suivi, mettant en question l'influence du modèle théorique sur la thérapie et la nécessité de vérification non pas par l'interprétation mais par les faits et, implicitement, l'importance pour le thérapeute de l'apprentissage par erreur. En soulevant par ailleurs cette mise en doute du modèle psychanalytique où "tout se passe avant six ans". Car il parait évident que l'intensité des puisions est aussi une caractéristique de l'adolescence.
Guy Tonella. le « théoricien » de la S.F.A.B.E., avec beaucoup d'humilité et de sensibilité, tout en expliquant son hypothèse des pathoIogies à partir des ruptures des chaînes d'intégration et en corollaire l'importance du sentiment de continuité de la personne qui donne sens, a posé la question de l'identité de base du psychothérapeute. Il a souligné combien il était essentiel de s'arrêter de temps à autre, de théoriser pour comprendre qui l'on est. Pierre Rothschild a illustré son propos sur l'horreur de l'inconcevable qui devient destin à partir de l'histoire de sa famille et d'exemples cliniques démontrant que les traumatismes réels de l'individu, de la famille et d'une collectivité s'inscrivent dans le vécu corporel, le corps réel et subjectif s'intriquant pour dire lorsque les mots ne prennent plus sens.
Deux autres interventions, celle de Violaine de Clerck sur "Du symptôme à l'émotion" et celle de Jean-Marc Guillerme sur des résistances transférentielles et contre-transférentielles ont complété ces deux journées tellement riches d'enseignements et d'interrogations.

Fraga Tomazi

 

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